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24 avril 2019

Interview Arnaud Leroy, président de l'Ademe

Pouvez-vous présenter l’Ademe et ses missions en quelques mots ?

Principal opérateur de l’Etat pour la mise en œuvre de la transition écologique, l’ADEME accompagne les différents acteurs de la société (citoyens, acteurs économiques et territoires) pour leur permettre de progresser dans leur démarche environnementale avec un champ d’intervention très large puisque nous couvrons tous les domaines à l’exception de la biodiversité et de l’eau. Avec près de 900 salariés présents sur l’ensemble du territoire, notre action va du soutien à la recherche et à l’innovation, à la généralisation des solutions.

L’industrie de la plasturgie et des composites connaît une véritable transformation pour répondre aux enjeux de préservation de l’environnement, quelle lecture faites-vous des enjeux pour notre filière ?

Comme pour tous les secteurs industriels, l'industrie de la plasturgie et des composites doit aujourd'hui pleinement intégrer les problématiques d'économie circulaire et de changement climatique. Ce n’est pas qu’un enjeu environnemental, c’est aussi un enjeu de compétitivité ! Maîtriser sa consommation énergétique et son approvisionnement, c’est maitriser ses coûts et se protéger des fluctuations des cours. Les industriels ont déjà beaucoup agi depuis plusieurs années pour réduire leurs consommations, mais il reste encore des marges de manœuvre. Ne serait-ce qu’en améliorant la connaissance de leurs flux énergie et matière et en mettant en place quelques actions simples présentant des gains rapides. Il y a également toute une réflexion à avoir sur l’intégration d’énergies renouvelables dans leur process ou encore la récupération de chaleur dite fatale. Du côté de l’approvisionnement, il y a un véritable enjeu à intégrer davantage de matières premières de recyclage. Aujourd’hui, seulement 250 à 300 000 tonnes de matières premières de recyclage sont incorporées dans l'industrie plastique du recyclage sur une consommation globale d'environ 3,6 millions de tonnes. Cela implique une action sur l’ensemble de la chaîne de valeur et de production des biens : les industriels doivent travailler à la fois avec leurs fournisseurs aval et avec les utilisateurs amont, et ce qu'il soit fabricant du produit fini ou fabricant d'un sous-ensemble. Il s'agit bien évidemment de vérifier si l'ensemble des choix qui sont faits dans ces étapes ne seront pas un élément perturbateur pour l'étape précédente ou l'étape suivante. Mais la notion la plus importante et le changement fondamental qui existe aujourd'hui c'est bien que nous passons d'une économie du jetable (dont l'image est beaucoup attachée à celle du plastique) à une logique de boucle circulaire privilégiant la réutilisation, le recyclage, la seconde vie et l’optimisation de la ressource. Pour les industriels, cela implique de prendre en compte la totalité des impacts environnementaux sur l'ensemble du cycle de vie du produit, depuis la conception jusqu'à la gestion de sa fin de vie. Aux côtés de cette démarche d’écoconception, on voit aussi se développer de nouveaux modèles économiques qui s’appuient sur l’usage d’un bien plutôt que sa possession. La société prend conscience que les ressources ne sont pas inépuisables, que notre modèle économique hérité des 30 Glorieuses n’est pas tenable et cela génère une demande de plus en plus forte pour un changement de modèle.

Pensez-vous que les grands donneurs d’ordre de notre industrie (automobile, agro-alimentaire, construction, aéronautique, médical, etc.) ont intégré les exigences du développement de l’économie circulaire dans leurs pratiques d’achat ?

La prise en compte d’exigences liées à l'économie circulaire progresse mais nous semble encore insuffisamment intégrée dans les politiques d’achat des grands donneurs d'ordre de l'industrie du plastique et des composites. Comme je le disais, le recours à la matière première de recyclage reste très faible, en raison notamment de la méconnaissance de ces donneurs d’ordre sur l'évolution de la qualité et des propriétés des matières issues du recyclage. C'est pourquoi, nous avons lancé en 2016 le dispositif ORPLAST, en vue d’encourager les entreprises à incorporer davantage de matières premières de recyclage. On y a investi 30 millions d’euros dans 127 projets qui permettront l’intégration de 714 000 tonnes de matières plastiques recyclées d’ici trois ans. Dans le cadre de la feuille de route pour l'économie circulaire, les industriels du plastique et des composites sont incités à prendre des engagements volontaires pour recourir de façon plus importante à des matières premières de recyclage. Cela pourrait amener à doubler la consommation de ces matières, ce qui fera porter le taux de recyclage des plastiques à environ 20 %. On reste loin de l’objectif de tendre vers le 100 % de recyclage des plastiques qu’a fixé le Président de la République, objectif qui reste toutefois un cap vers lequel tous les efforts de tri et de recyclage tendent.

Dans le débat public, des voix s’élèvent pour bannir purement et simplement les matières plastiques. Pensez-vous que la substitution pure et simple par d’autres matériaux (verre, carton, etc.) notamment pour les applications emballage serait forcément vertueuse d’un point de vue environnemental ?

Les propriétés des plastiques en termes de conservation, de légèreté, de résistance en ont fait un matériau très largement utilisé pour de multiples usages. La question n’est pas de substituer systématiquement et pour tous les usages le matériau plastique par un autre matériau comme le verre et le carton qui ont aussi des impacts, mais plutôt de repenser les usages et d’éviter les transferts d’impacts environnementaux ! La priorité est donc de réduire les usages inutiles, de réduire le jetable, d’allonger la durée de vie des produits… et d’adopter une meilleure gestion de la matière en optimisant les process pour réaliser des économies de matière, en recyclant et en incorporant les matières recyclées dans la production de plastiques. C’est aussi le sens de l’engagement pris dans le cadre du « Pacte National sur les emballages plastiques », signé par Brune Poirson, des ONG et des entreprises, visant à réduire les emballages plastiques à leur strict nécessaire, développer l’écoconception et sensibiliser le grand public sur les enjeux de la pollution plastique.

Quelles sont selon vous les actions prioritaires à mettre en œuvre pour favoriser le développement de l’économie circulaire dans la filière plasturgie et composites ?

Il y a d’abord une réflexion à avoir très en amont, dès la conception d’un produit : quelle matière utiliser, quelle quantité, le choix du matériau favorisera-t-il l’incorporation de matières premières issues du recyclage et en même temps permettra-t-il un recyclage en fin de vie du produit ? Le deuxième axe concerne une meilleure collecte des plastiques : cela passe notamment par une meilleure information du détenteur, qu'il soit industriel ou particulier. Les outils existent aujourd'hui, que ce soit au travers du dispositif des filières REP existantes (extension des consignes de tri à l’ensemble des emballages ménagers) ou à venir ou au travers de la mise en place du décret 5 flux pour les entreprises. Ils doivent permettre une mobilisation massive des flux de déchets plastiques et donc par là même, de permettre le développement d'une industrie du recyclage performante. Faisant suite à la Feuille de Route Economie Circulaire, l’ADEME et Citéo ont lancé un grand dispositif d’appel à projet pour tester grandeur nature et évaluer des solutions de collectes innovantes, dont l’objectif est d’optimiser les collectes séparatives d’emballages ménagers. Le dernier axe passe par la recherche et développement afin de permettre de mettre sur le marché à la fois des résines favorisant un meilleur recyclage, mais aussi de permettre un recyclage plus performant et de plus haute qualité des plastiques en fin de vie : je pense notamment aux plastiques composites ou multicouches pour lesquels par exemple le recyclage chimique aurait toute sa place. Mais là aussi, il faut aujourd'hui une implication plus forte de l'ensemble de la chaîne de valeur du recyclage et notamment des fabricants de matière plastique puisque ce sont eux qui ont la meilleure connaissance de la chimie de ce matériau. L’enjeu réside aussi dans l’écoconception des produits, tels que les emballages, dont les metteurs sur le marché doivent intégrer la gestion de la fin de vie notamment en privilégiant l’utilisation de mono-matériaux recyclables. Les industriels s’engagent activement et prennent leur part de responsabilité pour limiter et prévenir la présence de déchets plastiques dans la nature et surtout pour réutiliser et revaloriser les matières plastiques.

Cette transformation nécessite un accompagnement des pouvoirs publics. Comment l’Ademe peut-elle les aider dans cette transformation ?

Sous l'influence des consommateurs et des ONG, les industriels prennent de plus en plus en compte les enjeux de la fin de vie des déchets plastiques et notamment des impacts qu'ils peuvent avoir sur l'environnement en cas d’abandon dans la nature. Il semble important que les efforts soient coordonnés et avec une stratégie de moyens/long terme s'appuyant sur les dispositifs existants pour, à la fois, faciliter la compréhension du dispositif et rechercher les optimum technico-économiques. L’ADEME, de par son positionnement à la fois national et territorial apporte son conseil et son expertise à l'ensemble des parties prenantes de la filière qu'il s'agisse des metteurs sur le marché, des opérateurs de tri et de collecte, des collectivités territoriales, des associations de consommateurs ou de protection de l'environnement, sans oublier les pouvoirs publics, le tout dans une logique multicritère et multi impact. A titre d'exemple, dans le cas des emballages ménagers, elle contribue fortement aux travaux autour de l'extension et de l'harmonisation des consignes de tri, afin à la fois de faciliter le geste de tri des habitants et collecter un maximum d'emballage, notamment plastique, à recycler.

Qu’attendez-vous du projet de loi économie circulaire qui sera présenté dans quelques semaines/mois ?

L’exercice d’élaboration de la feuille de route économie circulaire en impliquant l’ensemble des acteurs, a permis d’aboutir à des objectifs ambitieux assortis de nombreuses actions visant l’efficacité. Nous attendons du projet de loi qu’il reflète cette volonté partagée d’engager notre pays dans le changement de modèle. Mais une loi à elle seule ne peut pas tout : elle apportera le cadre et l’ambition en faveur de cette dynamique. C’est ensuite à l’ensemble des acteurs : citoyens, monde économique et collectivités, de s’en emparer pour véritablement modifier leurs choix de production, de consommation, de valorisation et de gestion. C’est cet ensemble qui garantira la réussite de notre transition vers l’économie circulaire.