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ÉCONOMIE CIRCULAIRE

01 avril 2018

Le « green new deal » et les paradoxes de l'économie circulaire

Alors que les quatre ateliers de copilotage de la feuille de route pour l’économie circulaire se réunissaient le 19 décembre 2017, la Fédération de la Plasturgie et des Composites a renouvelé son soutien à la décision du gouvernement de mettre le recyclage des plastiques au coeur de sa stratégie « Economie Circulaire », et de viser 100% de recyclage des plastiques en 2025.

Plus on est high-tech, moins on est recyclable.

Philippe Bihouix

Pendant la campagne, Emmanuel Macron a promis de réduire de moitié la mise en décharge et de recycler 100% des plastiques d’ici à 20251, contre 22% à ce jour [à l’issue d’une consultation de plusieurs mois, la feuille de route du gouvernement doit être dévoilée fin mars 2018]. De son côté, la secrétaire d’Etat à la transition écologique et solidaire, Brune Poirson parle d’ « incentive » et de « green New Deal ».

Puisque le chemin est désormais tracé, il est important de bien identifier les cibles prioritaires et ce qui entrave la mise en oeuvre de cette nouvelle économie.

Si la question de la disponibilité des ressources se pose encore trop souvent en termes dynamiques [niveau de prix, cas de force majeure, etc.], c’est peut-être en aval qu’il faut regarder plus sérieusement où se trouvent des points durs ou des seuils à ne pas franchir : « En sommes, là où s’accumulent toutes les externalités, déchets et pollutions liés à ces exploitations et consommations de ressources »2.

Plus que le manque de ressources, c’est bien du côté de la dégradation de la qualité de ces ressources et de l’environnement que pèsent les menaces les plus fortes et les plus proches : « rareté des ressources ou épuisement des poubelles ? » s’interroge Pierre-Noël Giraud3.

Le jour du dépassement à partir duquel l’humanité vit à crédit a été atteint le 8 août 2016 [contre fin septembre en 2000]4. Il s'agit du plus important risque mesurable auquel nous devons faire face, mais il y en a d’autres : par exemple, la disponibilité de certains métaux, comme les terres rares, qui pourrait devenir un enjeu majeur [la Chine assurant 90% de la production mondiale], des tensions pourraient également contraindre le développement des énergies renouvelables. En effet, « pour fournir un kilowattheure d’énergie électrique au moyen d’une éolienne terrestre, il faut environ 10 fois plus de béton et d’acier et 20 fois plus de cuivre et d’aluminium qu’avec une centrale au charbon » [ainsi ce serait 6 à 7 fois la production mondiale d’acier actuelle qui serait nécessaire en 2050 pour répondre aux besoins du seul secteur énergétique]5. A l’aune de l’enjeu climatique, il faut laisser sous terre environ 30% des réserves de pétrole, 50% du gaz et 80% du charbon si l’on souhaite ne pas dépasser la cible d’un réchauffement climatique n’excédant pas 2°C d’ici la fin du siècle. Aussi, « nous ne serions donc pas face à une pénurie globale, mais plutôt face à des problèmes de débit ou de goulot d’étranglement selon des tensions géopolitiques ou sous-investissements dans les mises en exploitation »6. Alors que le monde s’engage vers la sortie des énergies fossiles [suite à la COP21], avec une demande en baisse, le prix des énergies fossiles à termes devrait diminuer. Quid de la compétitivité nouvelle des énergies renouvelables ?

Si elles doivent prendre le relais, le paradoxe c’est que capter l’énergie solaire, hydraulique, éolienne requiert des matériaux en quantité significative et parfois même en quantité supérieure aux technologies conventionnelles !

Outre le recyclage qui peut limiter la consommation de ressources naturelles vierge grâce à la valorisation des déchets, le progrès technologique permet de produire des biens et des services plus sobres en ressources [via une meilleure efficacité du traitement des déchets ou une réduction de leur volume]. Pour autant, le levier recyclage présente plusieurs limites du fait que les matériaux utilisés sont en petites quantités et donc difficile à trier [36 des 60 métaux les plus utilisés par l’économie présentent des taux de recyclage inférieur à 10%].

Par ailleurs, le recyclage n’est infini pour aucun matériau, car il entraîne des dégradations et des érosions de matières [dans une économie en croissance, il ne fait que décaler dans le temps la consommation de ressources]7.

Quant au levier du progrès technologique, il souffre de l’ « effet rebond ». C’est le paradoxe du moteur propre : « L'automobile est un exemple frappant d'effet rebond. Les récents progrès techniques ont permis de produire des moteurs de voiture plus efficaces, plus sobres et moins polluants.

Cependant ces progrès n'ont pas ou peu d'impacts réducteurs ni sur la quantité de carburants consommée, ni sur la pollution automobile globale, puisqu'une voiture qui consomme moins n'incite pas à rouler moins. Au contraire, peut-on rajouter : le fait de vider moins vite son réservoir peut inciter à rouler davantage. Donc même avec moins de consommation au kilomètre, si le nombre de kilomètres parcourus augmente, la consommation globale ne diminue pas. […]

Enfin, le taux d'équipement en véhicules individuels continue à être en augmentation. Ce qui contribue également à compenser les progrès techniques »8. Enfin, eu égard aux limites du progrès technologique et du recyclage, l’évolution des modes de vie apparaît comme un complément indispensable : toutefois les modèles de développement alternatifs que représentent l’économie circulaire ou l’économie de fonctionnalité supposent que les précédents leviers soient activés simultanément et associés à des changements d’organisation et de tarification des externalités environnementales [fiscalité environnementale notamment].

Il faut également compter avec l’inertie des systèmes énergétiques : aussi bien du côté de la production ou de la transformation d’énergie que du côté consommation [renouvellement des parcs et des différentes technologies], il faut compter des décennies pour qu’une nouvelle technologie [prête techniquement et économiquement] se diffuse massivement dans le système énergétique, « et son impact sera d’autant plus limité et réparti dans le temps, si tant est que l’ensemble des paramètres soient favorables [réglementation, fiscalité, capacité industrielle, image auprès du consommateur, etc.] »9.

Ultime paradoxe, les « réseaux intelligents », avec leur ensemble de capteurs à développer [smart city10 ou smart factory] peuvent simplement déplacer le problème d’une rareté ou pollution à une autre. Dès lors, il s’agit bien de maîtriser la demande d’énergie [couple sobriété et efficacité] grâce à une consommation soutenable et un mix énergétique massivement renouvelable.

Thierry CHARLES
Service Juridique Allizé-Plasturgie

  1. « La concertation atteint un point critique. Si des outils juridiques et financier précis ne sont pas décidés maintenant, la transition n’aura pas lieu au cours de ce mandat », prévient Sébastien PETITHUGUENIN, Vice-président Environnement de la Fédération de la Plasturgie et des Composites / https://www.laplasturgie.fr/ la-federation-appelle-le-gouvernement-a-prendre-des-mesuresa- la-hauteur-de-son-ambition-pour-leconomie-circulaire/
  2. Cécile Désaunay et Eric Vidalenc, Ressources naturelles : pénurie ou surabondance ? Revue Futuribles n°415, nov. Déc. 2016.
  3. Giraud, Pierre-Noël. « Ressources ou poubelles ? », Le Débat, vol. 182, no. 5, 2014, pp. 165-176. « Prenons pour acquise la dégradation accélérée du « capital naturel » que décrivent les sciences de la nature. Admettons que les tendances actuelles, si elles se prolongeaient, dégénéreraient dans bien des cas en dynamiques non linéaires, c’est-à-dire en emballements catastrophiques. Reconnaissons qu’en fonction de normes d’équité à préciser nous devrions en conséquence réagir et cesser de surexploiter. »
  4. Voir notamment https://www.overshootday.org/
  5. Madeline Béatrice, La ruée vers les métaux, Le Monde Economie, 12.09.2016. La fabrication des batteries pour les appareils électroniques, les voitures électriques, etc. fait exploser la demande mondiale de lithium.
  6. Cécile Désaunay et Eric Vidalenc, Ressources naturelles : pénurie ou surabondance ? op. cit.
  7. Groose François, La croissance quasi circulaire. Une approche pragmatique de la gestion durable des ressources naturelles non renouvelables, Revue Futuribles n°403, nov.- déc. 2014. « […], l’acier recyclé au cours du XXème siècle n’a permis qu’une baisse de 5,3% de l’extraction totale de fer pour la production d’acier au cours des deux siècles passés. »
  8. Voir notamment https://fr.wikipedia.org/wiki/Effet_rebond_ (%C3%A9conomie) « L'ordinateur et la fin du papier. Avec le développement des technologies de l’information et de la communication, certains ont pu croire à une réduction drastique, voire à la fin de la consommation de papier. Or, c’est l’inverse qui est constaté : du fait de ces technologies et notamment de la démocratisation des imprimantes et photocopieuses, jamais autant de copies n’ont été imprimées. 200 milliards de pages sont imprimées chaque année en France, en progression annuelle de 5 à 8 % depuis 10 ans. Cela représente 1 million de tonnes de papier par an [5 g par feuille A4]. »
  9. Cécile Désaunay et Eric Vidalenc, Ressources naturelles : pénurie ou surabondance ? op. cit.
  10. A condition de tenir compte de l’inertie des modes d’occupation de l’espace [urbanisation, aménagement] qui s’ajoute aux rythmes de diffusion des technologies et peut rendre dépendant de certaines technologies [exemple des voitures particulières en zone pavillonnaire, transports de masse en ville dense, etc.].