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Brexit : casse-tête pour l’automobile

30 novembre 2018

Brexit : casse-tête pour l’automobile

Le Conseil européen a adopté un accord de retrait proposé par Theresa May le 25 novembre dernier, plus de deux ans après le référendum sur l'appartenance du Royaume-Uni à l'Union européenne. Le Brexit pourrait malgré tout déboucher sur un « no deal », puisque les députés britanniques doivent procéder à un vote le 11 décembre prochain. Ce climat d’incertitude est négatif pour bien des industries, dont l’automobile, qui ne sait pas encore à quelle sauce elle va être mangée.

L’accord en question

Long de 585 pages, ce projet d’accord minutieusement négocié sera appliqué, s’il fait l’objet d’un vote favorable de la part du Parlement Britannique, dès le 30 mars 2019. Il stipule notamment que le Royaume-Uni sera encore traité comme un Etat membre jusqu’à fin 2020, voire jusqu’en 2022. Le Royaume-Uni n’aura en revanche plus son mot à dire sur les décisions de l’Union Européenne au cours de cette période.

Le territoire douanier unique sera donc maintenu au moins jusqu’en 2020, ce qui laisse très peu de temps aux industriels de tous bords pour s’adapter. La principale problématique de l’accord est celle de la frontière du Royaume-Uni avec l’Irlande du Nord, qui attend d’ailleurs toujours une solution.

Le maintien d’un territoire douanier unique exige que le Royaume-Uni applique les mêmes tarifs douaniers que l’Union européenne aux pays tiers, et devra également appliquer l’ensemble des normes sociales et environnementales votées avant que le Brexit ne soit effectif. Ces éléments seront en revanche susceptibles d’évoluer une fois que la question frontalière avec l’Irlande du Nord sera résolue. Londres ne pourra toutefois quitter le territoire douanier qu’une fois que les Etats membres de l’UE estimeront que la nouvelle frontière est satisfaisante.

Cet accord, qui laisse la porte ouverte à la négociation d’accords commerciaux, en particulier pour l’industrie automobile, n’est pas forcément aussi positif que cette dernière ne l’avait espéré. La perspective d’un « no deal » s’avère toutefois bien plus inquiétante.

Royaume-Uni : mise en jeu de l’avenir de toute une industrie

De toutes les industries du Royaume-Uni, l’automobile est sans doute celle qui a le plus à perdre dans le cadre du Brexit. Les constructeurs et les équipementiers se distinguent en effet par leur nature exceptionnellement mondialisée. Le renoncement au libre-échange les met donc au défi, et ce dans un climat de forte incertitude.

Selon des données publiées par l’Autorité des Douanes du Royaume-Uni (Her Majesty's Revenue & Customs), les véhicules à moteur sont les biens les plus échangés avec l’Union Européenne. En effet, quatre voitures sur cinq assemblées au Royaume-Uni étaient vendues à l’étranger en 2015. 57.5% d’entre elles étaient exportées vers l’UE. Selon l’ACEA (Association des constructeurs européens d’automobiles), ces échanges représentaient quant à eux 52.8% des exportations de l’industrie automobile britannique, soit une valeur de 14.6 milliards d’euros.

Si aucune taxe douanière n’est actuellement appliquée aux véhicules échangés entre le Royaume-Uni et l’UE, la donne pourrait changer dans le cadre du Brexit, en particulier si celui-ci se fait sans accord. La menace est réelle, car l’industrie automobile britannique doit en grande partie sa bonne santé aux investissements massifs d’OEM basés en Union Européenne, aux Etats-Unis et au Japon. Ces derniers avaient en effet sauvé la filière de l’extinction après la crise retentissante que le secteur a traversé dans les années 1980 et 1990.

Le Royaume-Uni est depuis devenu le cinquième producteur européen de voitures et le treizième producteur mondial. Le pays ne se contente pas d’être un important fabricant de produits finis et de pièces. Il constitue également l’un des principaux marchés de l’UE, en se classant en seconde position. 2.63 millions de voitures y ont en effet été vendues en 2015, contre 2.06 millions en 2017. L’industrie automobile britannique est donc l’une de celles qui ont le plus à perdre dans le cadre du Brexit.

Un Livre Blanc pour éviter les bâtons dans les roues

Le gouvernement du Royaume-Uni a publié un Livre Blanc, intitulé « The Future Relationship between the United Kingdom and the European Union », en juillet 2018. Ce dernier a été rédigé par Dominic Raab, alors Secrétaire d'État à la Sortie de l'Union européenne.

Ce document proposait notamment le maintien d’une zone de libre-échange entre le Royaume-Uni et l’UE. Elle serait garantie dans le cadre d’un accord contraignant les deux parties à ne pas imposer de droits de douanes, de tarifs où de règles quant à l’origine des biens échangés. Ce dernier point est particulièrement important pour l’industrie automobile, qui importe de nombreuses pièces produites en Chine ou ailleurs.

Le Livre Blanc pousse également la mise en place d’un « carnet commun » afin de faciliter l’évolution des accords douaniers et des régulations. Cela permettrait d’éviter les délais de livraison de certaines pièces liés à des procédures d’autorisation prolongées.

Une autre idée défendue dans le document est celle de la préservation du processus d’homologation des véhicules complets (WVTA), où un unique organisme reconnu de certification vérifie qu’un nouveau modèle de voiture répond bien aux exigences des diverses normes internationales. Si le véhicule est bien homologué, il peut alors être distribué dans l’Union Européenne sans devoir passer d’autres tests. Le maintien du WVTA exige que le Royaume-Uni et l’UE reconnaissent mutuellement leurs organismes d’homologation. Cette mesure faciliterait grandement l’accès et la mise sur le marché européen des voitures fabriquées sur le territoire britannique.

Si le gouvernement britannique cherche, à travers le Livre Blanc, à maintenir le libre échange avec l’Union Européenne, il a également pour objectif de renforcer ses relations commerciales avec d’autres Etats, qu’il s’agisse de « vieux amis ou de nouveaux alliés », et ce à travers la mise en place d’une politique indépendante. Il est donc question de mettre en place des accords commerciaux avec les Etats-Unis, l’Australie et la Nouvelle Zélande, en surfant sur les grandes tendances actuelles comme l’automobile autonome, les véhicules électriques ou encore l’internet des objets.

Les différents points détaillés dans ce Livre Blanc ne pourront évidement être négociés que si l’accord de sortie fait l’objet d’un vote positif du Parlement britannique le 11 décembre prochain. Les propositions du Royaume-Uni pourraient également ne pas être bien reçues par l’Union Européenne. Certains points pourraient être acceptés et d’autres non. Ce climat d’incertitude, bien que plus favorable qu’un Brexit sans accord, fait trembler l’industrie automobile britannique.

Le cauchemar du « no deal »

Les constructeurs et équipementiers automobiles basés au Royaume-Uni soutiennent l’accord proposé le 25 novembre par Theresa May, bien qu’il ne les satisfasse pas entièrement. Les industriels se démènent en revanche pour dissuader les partisans du « no deal », qu’ils envisagent comme le début d’une grande catastrophe économique. Le Royaume-Uni risque en effet de sortir de l’Union Européenne sans accord, et surtout sans période de transition, si jamais le Parlement britannique décidait de ne pas voter en faveur de l’accord.

Ce scenario du pire fait très peur, et pour cause ! On estime en effet que le Brexit sans accord amputerait le PIB britannique de 9.5% en 15 ans. La sortie de l’UE avec accord ne coûterait en revanche « que » 3.9% du PIB au Royaume-Uni. D’autres chiffres, publiés le mercredi 28 novembre par la Banque d’Angleterre, estime que le produit intérieur brut de la Grande Bretagne chuterait de 8% dès 2019 et que le taux de chômage atteindrait les 7.5%.

Autre problème en vue : la livre sterling risque de s’effondrer. Selon la Banque Centrale, la monnaie britannique risque de perdre un quart de sa valeur et l’inflation pourrait passer de 2.4% à 6.5%. L’ensemble de ces facteurs créerait un cadre économique délétère pour l’industrie automobile domestique.

Le fait est que le Royaume-Uni risque bel et bien d’être confronté à un « no deal ». L’accord avalisé par le gouvernement britannique et accepté par l’Union Européenne a été suivi de plusieurs démissions.

Quatre membres de l’exécutif ont en effet rendu leurs tabliers le jeudi 15 novembre. On compte notamment parmi eux Dominic Raab, en charge du Brexit et auteur du Livre Blanc évoqué plus haut. Suella Braverman, la Secrétaire d’Etat du Brexit, l’a d’ailleurs suivi. Esther McVey, la Ministre du Travail, et Shailesh Vara, Secrétaire d’Etat à l’Irlande du Nord complètent le quatuor.

Ces démissions ont encouragé les opposants à l’accord, ces derniers appelant d’ailleurs Theresa May à renoncer à son poste de cheffe du gouvernement britannique. Le projet défendu par l’exécutif actuel a donc peu de chance d’être bien reçu par le Parlement.

Puisqu’un Brexit sans accord est par défaut, et surtout par manque de temps, un Brexit dur, il créera forcément un environnement difficile pour l’industrie automobile britannique. Dans ce cadre, les relations du Royaume-Uni et de l’Union Européenne seront régies par les lois internationales, dont celles de l’OMC.

Cela implique que la circulation des biens sera sévèrement limitée par des formalités administratives et douanières, tant pour les importations que pour les exportations. Puisque le Royaume-Uni exporte 80% des voitures fabriquées sur son territoires, et que la moitié de ces biens sont destinés à l’Union Européenne, un Brexit dur laisse penser que les droits de douanes que l’industrie automobile contractera dans ce cadre risquent d’être colossaux.

Les taxes devraient en effet s’élever à 10% du prix des véhicules complets, et à 4.5% du prix des pièces détachées, conformément aux règles de l’Organisation Mondiale du Commerce. La SMMT (Society of Motor Manufacturers and Traders) estime que ces droits de douane pourraient générer des coûts annuels supplémentaires de 2.02 milliards d’euros sur les exportations et de 3.03 milliards d’euros sur les importations. Si les constructeurs et autres OEM ne se montrent pas capables de les absorber, le prix des voitures importées par le Royaume-Uni depuis l’Union Européenne pourrait augmenter de près de 1700 euros par véhicule, ce qui rendrait ces véhicules moins compétitifs. Un phénomène similaire se produirait également pour les modèles exportés vers le continent.

Quant à la perspective de mise en place d’accords commerciaux avec d’autres régions du monde que l’Europe, il est a priori peu probable que ces derniers compensent entièrement la perte du marché européen.

A long-terme, le « no deal » exigera une réorganisation de la filière automobile britannique. Les constructeurs basés au Royaume-Uni n’achètent actuellement que 40% de leurs pièces auprès de fournisseurs domestique. La hausse des taxes douanières pourrait les encourager à se tourner vers des fabricants locaux. On peut donc s’attendre à ce que le marché britannique des pièces automobiles bénéficie d’une certaine croissance une fois la crise passée. Cette problématique, et son impact éventuel, est également vraie pour l’Union Européenne.

Autre problème commun : homologuer des modèles déjà existants tant au Royaume-Uni que sur le continent. Les constructeurs demandent également à leurs fournisseurs de penser dès aujourd’hui aux complications logistiques qui pourraient survenir immédiatement après le Brexit, puisque plusieurs de leurs sites repose sur le respect du « zéro délais ».

Ces scenarii supposent en revanche que les constructeurs restent au Royaume-Uni. Les groupes étrangers pourraient en effet être tentés de quitter le navire pour limiter leurs pertes. BMW, Ford, Toyota, Nissan et Honda possèdent tous d’importants sites de production au Royaume-Uni, et certains d’entre eux ont déjà menacé de les délocaliser. Les différents Etats membres de l’UE pourraient quant à eux tout faire pour les encourager.

Les constructeurs prévoyant en principe de rester, comme Jaguar Land Rover, prévoient une forte réduction de leur production. Ce dernier a par exemple déjà annoncé le ralentissement de ses principaux sites.  

Brexit : les industries automobiles européenne et britannique malgré tout dans le même bateau

S’il apparaît que l’industrie automobile britannique est celle qui a le plus à perdre dans le cadre du Brexit, les constructeurs et OEM européens sont eux aussi en train de compter leurs abattis. La perspective d’un « no deal », de plus en plus réaliste, suppose une explosion des coûts ainsi que de graves problèmes logistiques.

C’est pourquoi de nombreux industriels préfèrent se préparer au pire. Cela ne signifie pas pour autant qu’ils seront prêts en cas de Brexit dur. Construire des hangars, d’un côté et de l’autre de la Manche, pour stocker plusieurs mois de pièces automobiles, prend du temps, et les constructeurs en manquent justement. Les couts supplémentaires générés tant par la logistique que par les douanes ne pourront être totalement absorbés, et se reporteront forcément sur le client final. On devrait donc observer une baisse de la demande, qui a déjà été sensiblement amputée depuis l’annonce du divorce entre Londres et Bruxelles.

La situation demeurera également floue pendant quelques temps si le projet d’accord de Theresa May est validé par le Parlement britannique. Son succès ne garantit pas que le libre échange sera maintenu, et il est donc judicieux d’anticiper une situation « moins pire ».

L’avenir risque donc d’être particulièrement difficile pour les plasturgistes français, britanniques et européens qui sont actifs sur le marché de l’automobile. La navigation pourrait être d’autant plus compliquée si ces transformateurs dépendent à 100% de cette filière. Il convient donc d’anticiper dès maintenant les demandes de leurs clients, tant en termes d’exigences de prix que de logistique, afin de conserver des parts de marché. On peut en effet s’attendre à ce que les OEM souhaitent rationnaliser leurs listes de fournisseurs. L’innovation constituera enfin un important facteur de démarcation pour garder la tête hors de l’eau.

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