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Impact des importations sur les prix du polyéthylène

18 décembre 2019

Europe : les importations de polyéthylène menacent-elles la production locale ?

10 000 tonnes de polyéthylène arriveraient chaque semaine sur le port d’Anvers, bien plus que ce que peut absorber le marché européen. Ces volumes en provenance des Etats-Unis, notamment du PEHD et du PEBD-L, tirent les prix vers le bas depuis plusieurs mois. Les producteurs locaux sont pour l’instant contraints de s’aligner, mais jusqu’à quand ?

Des polyéthylènes proposés à des prix toujours plus bas

Le mois de décembre s’est ouvert sur une légère hausse du cours européen de l’éthylène, dont les prix contrats ont augmenté de 10 euros/tonne, sur fond de progression des cours du naphta. Dans des conditions normales, cette variation aurait dû être reportée, au moins en partie, sur les prix des dérivés. Elle a pourtant largement été ignorée par le marché.

Cela s’explique par deux facteurs, le premier étant évidemment l’afflux de matériaux produits aux Etats-Unis, souvent proposés à des prix bien inférieurs à ceux de l’offre locale – le différentiel pouvait atteindre plus de 100 euros/tonne dans certains cas. Le second étant le comportement de certains plasturgistes qui, à raison, repoussent leurs achats. Ces derniers profitent en effet de prix bas depuis des mois, et comptent bien sur les habituels rabais de fin d’année pour fixer leurs commandes à des prix plus attractifs encore.  A ceux-là s’ajoutent les industriels dont la production est strictement contrôlée par leurs donneurs d’ordre. Les matériaux qu’ils utilisent doivent recevoir l’approbation de leurs clients, et ils ne peuvent donc se reporter vers des offres étasuniennes qui n’ont pas été préalablement agréées par l’amont de la chaîne.

En décembre, les prix contrats du C2 se sont fixés autour de 970 euros/tonne, contre 750 euros/tonne environ pour les prix spot. Les prix spot du PEHD soufflage tourneraient actuellement autour de 905 euros/tonne. Ceux du PEHD Film ont chuté à 900 euros/tonne, contre 910 euros/tonne pour les PEHD injection, les PEBD-L et les PEBD selon ICIS.

Augmentation des capacités mondiales de production d’éthylène

Les cours de l’éthylène aux Etats-Unis orbitaient autour de 454 euros/tonne (507 dollars US/tonne) en novembre 2019. Les producteurs étasuniens de polyéthylène sont donc capables de proposer leurs matériaux à des prix plus bas que ceux pratiqués en Europe, sans que cela n’affecte leurs marges.

Cela s’explique par l’exploitation locale du gaz de schiste, qui permet d’obtenir du C2 à moindre coût. Près de 8.18 millions de tonnes de capacités de production annuelles d’éthylène ont démarré aux Etats-Unis depuis 2017, et quelques deux millions de tonnes/an supplémentaires seront activées d’ici janvier 2020. Six crackers supplémentaires (base naphta) doivent démarrer à partir de la fin 2020, soit encore 8.3 millions de tonnes annuelles de plus.

Ces investissements ont été réalisés à des fins d’exportation, avec la Chine dans le viseur. Ces volumes sont pourtant livrés en Europe, ainsi qu’en Asie Pacifique ou encore en Amérique du Sud. La faute à la guerre commerciale sino-américaine, qui a poussé le gouvernement chinois à appliquer des droits de douane de 25% sur l’éthylène importé depuis les Etats-Unis.

La fin de ce conflit ne présage pourtant pas forcément d’une disparition totale des exportations de PE vers le Vieux Continent. Les pétrochimistes chinois Hengli Petrochemical et Zhejiang Petrochemical ont aussi investi. La Chine devrait donc voir ses capacités de production annuelles d’éthylène augmenter de 2.9 millions de tonnes sur la période 2019-2020. A cela s’ajoute une chute de la demande chinoise de polyéthylène en aval. Ces ajouts de capacités, conjuguée à la santé moribonde du marché, pourraient prévenir une déviation totale des flux de matériaux actuellement exportés vers l’Europe.

Hausses en vue pour le naphta en 2020

Le marché anticipe une hausse des cours du naphta en 2020 suite à l’application de la nouvelle règle de limitation de la teneur en soufre pour les carburants utilisés pour l’exploitation des navires par l’Organisation maritime internationale (OMI). Ce nouveau plafond de la teneur en soufre du fuel-oil utilisé à bord des navires fera passer la limite actuelle de 3,50 % m/m (masse par masse) à 0,50 % m/m.

Il entrera en vigueur le 1er janvier 2020 en vertu de la Convention internationale de l'OMI pour la prévention de la pollution par les navires (MARPOL). Cela devrait entraîner un sursaut des cours du pétrole brut et du naphta à l’échelle mondiale afin de répondre à l’augmentation de la demande pour des carburants issus de distillats.

Le ralentissement économique chinois devrait quant à lui provoquer une perte de vitesse des crackers asiatiques. Le même phénomène est déjà observé en Europe : les pétrochimistes limitent leur production de naphta pour amortir l’impact des importations de C2 en provenance des Etats-Unis et préserver ainsi leurs marges.

Cette limitation de l’offre mondiale de naphta, conjuguée à la hausse attendue des cours du pétrole, devrait générer une augmentation des cours du premier. Cela se traduira, pour les producteurs d’éthylène et de polyéthylène basés aux Etats-Unis, par un maintien de leur avantage compétitif grâce à l’utilisation du gaz de schiste. Les producteurs européens risquent quant à eux de voir leurs marges s’effriter un peu plus. En effet, le Platts anticipe un prix moyen du C2 de 904 euros/tonne pour l'année 2020, contre 958 euros/tonne en 2019.

Possibilité d’ajustement de la production européenne de polyéthylène

Les producteurs européens de polyéthylène sont déjà fragilisés par les importations massives de matériaux en provenance des Etats-Unis. Comme évoqué plus haut, on observe un ralentissement de la production d’éthylène du Vieux Continent. Cette stratégie vise à réduire l’offre locale d’éthylène afin de faciliter l’absorption des volumes importés depuis le pays de l’Oncle Sam. L’objectif final étant de rééquilibrer le marché européen et de stabiliser les prix du C2 avant que ceux-ci ne s’effondrent. ICIS relève en effet une baisse de 7 à 8% de la production européenne d'éthylène au premier semestre 2019 comparé à la même période de l'année précédente, bien que ces chiffres puissent être attribués à des cycles de maintenance parfois très longs.

Un phénomène similaire pourrait, à terme, se produire sur le marché européen du PE. Les producteurs locaux ne pourront en effet pas toujours s’aligner sur les offres de leurs concurrents basés aux Etats-Unis. On remarque peut-être les premiers signes de cette stratégie chez ExxonMobil, à Notre-Dame-de-Gravenchon (France).

Le pétrochimiste a en effet annoncé récemment l’arrêt de la production de PEBD-L du site (PEBD-L métallocène inclus) suite à une « pression financière importante ». La lettre, non datée, adressée à ses clients invoque également « de nombreux facteurs externes ». Il est également spécifié que les prix de certains produits doivent augmenter au mois de janvier 2020.

ExxonMobil s’imposait jusqu’ici comme l’un des plus grands acteurs du marché européen du PEBD-L métallocène, et pouvait donc les proposer à un prix plus élevé que ceux des autres grades PEBD-L. L’arrivée en force d’offres équivalentes en provenance des Etats-Unis à des prix bien plus attractifs a provoqué l’érosion des prix pratiqués en Europe. Ce poids lourd n’échappe donc pas à la règle.

S’agit-il du premier arrêt d’une longue série ? Les plasturgistes doivent-ils s’en inquiéter ? Il s’agit en effet d’un signal négatif pour les acheteurs de PE vierge. L’offre européenne pourrait en effet s’écrouler si les arrêts venaient à se multiplier. Les volumes importés des Etats-Unis devraient en principe compenser le ralentissement de la production locale. Un revirement géopolitique, et notamment l’aboutissement à une conclusion définitive de la guerre commerciale sino-américaine, pourrait toutefois rebattre les cartes de la pétrochimie à l’échelle globale.

Une partie des importations pourraient donc être déviées vers la Chine, réduisant ainsi sensiblement l’offre de PE en Europe et rééquilibrant le marché au passage. Les prix des polyéthylènes remonteraient alors la pente, ce qui, en soi, serait plutôt une bonne nouvelle pour les recycleurs.

Attention toutefois à la lenteur du redémarrage des sites européens qui auraient été préalablement arrêtés. Les acheteurs européens pourraient alors se retrouver à la merci de leurs fournisseurs basés aux Etats-Unis. Ces derniers pourraient profiter de quelques semaines de latence post-redémarrage des capacités européennes pour imposer des prix plus élevés.

 

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